Diabolic Xander Partie 1 : Murmures de l’abîme Écrit par Lady Ming Xiao Neopolitan Wu Mes articulations frappèrent la porte de pierre
Diabolic Xander
Partie 1 : Murmures de l'abîme
Écrit par Lady Ming Xiao Neopolitan Wu
Mes articulations frappèrent la porte de pierre froide ; le son, sourd et lourd, fut presque aussitôt englouti par le couloir. Un instant, seul le silence me répondit. Puis, dans un gémissement qui semblait plus ancien que le fer, la porte s’ouvrit d’elle-même.
« Entre », fit la voix venue de l’intérieur — basse, assurée, inéluctable.
Je pénétrai dans la pièce. La porte se referma derrière moi avec une résonance trop définitive pour du bois et du fer. L’écho se propagea dans le couloir tel un verdict, s’éteignant bien avant d’atteindre la salle qui m’attendait. L’air se fit plus glacial à mesure que j’avançais — non pas du froid de l’hiver, mais du silence pesant d’un lieu où même le temps hésitait à s’aventurer.
Des bougies brûlaient dans une immobilité parfaite ; leurs flammes, hautes et figées, semblaient retenir leur souffle. Les ombres s’accrochaient aux recoins telles des sentinelles fidèles, refusant de reculer même face à la lumière.
Diabolic Xander se tenait au centre de tout cela. Il n’attendait pas ; il s’ancrait.
Il ne se retourna pas pour accuser réception de mon arrivée ; il était là, tout simplement, et la pièce s’organisait autour de lui. Sa présence n’était ni bruyante, ni théâtrale, mais absolue. Une présence qui alourdissait l’air, comme si le monde lui-même devait faire place à ce qu’il était devenu.
Je m’éclaircis doucement la gorge. « Je m’appelle Ming. Je suis venu recueillir votre histoire pour le magazine Progeny. »
Un instant, le silence s’épaissit, comme si la pièce elle-même pesait le sens de la publication. Puis il reprit : « Alors écrivez. Mais sachez que l’encre ne peut fixer ce que vous allez entendre. Ce que vous offrirez à vos lecteurs ne sera pas des mots. Ce seront des échos. »
Je déposai un bloc-notes et une plume sur la table, l’encrier tremblant légèrement tandis que je le positionai. Le crissement du parchemin déchira le silence. Ma main hésita au-dessus de la page, avant d’oser saisir les premiers mots d’une créature qui avait vécu des siècles au-delà de la mémoire.
« Asseyez-vous », dit-il, et l’entretien avait déjà commencé.
Et à cet instant, je compris : je ne parlai pas à un vampire. Je parlai à ce qu’il en était advenu. Une créature qui avait transcendé la lignée, la faim, la notion même d’origine.
Un Diabolique.
Ni né, ni créé.
Libre.
Je trempai la plume dans l’encre, en stabilisant ma main. J’étais prête à relever le défi. « Si vous êtes prêt à commencer, Diabolique Xander, je vais poser ma première question. » Il hocha la tête — un geste simple, mais empreint d’autorité. J’avais mené bien des entretiens auparavant, mais aucun ne m’avait paru aussi solennel. L’atmosphère de la pièce était étrange, silencieuse — presque complaisante. Je repris mon souffle et posai les yeux sur lui, puis sur le parchemin vierge. Le papier réclamait de l’encre.
J’avais eu le privilège de lire son histoire au cours des semaines précédentes, en préparation de cet entretien. C’était un récit incroyable. Plus d’une fois, j’avais été tenue en haleine. Son passé était légendaire. J’étais prête — aussi prête qu’on puisse l’être, je suppose. Alors, je commençai :
« Comment votre éducation, entre vignobles, orages et noblesse, a-t-elle façonné l’homme que vous étiez autrefois ? »
Son regard s’attarda sur la plume avant qu’il ne réponde, comme amusé par ma tentative de le saisir par l’encre.
« Je suis né dans le privilège, mais le privilège ne se confond pas avec une destinée. Mon enfance s’est écoulée sous le ciel du sud de la France, là où les vignobles s’étendaient au-delà de l’horizon et où les orages d’été balayaient les collines avec une majesté qu’aucune cathédrale ne saurait égaler. Nous appartenions à une noble lignée, riche en terres, en traditions et en attentes. Dès mon plus jeune âge, on m’enseigna que chaque acte rejaillissait sur le nom de la famille. La discipline n’était pas facultative. L’honneur n’était pas négociable. Le devoir primait sur le désir. »
« Les vignobles m’ont appris la patience… Les tempêtes, l’humilité… La noblesse, en revanche, m’a offert quelque chose de plus dangereux : l’orgueil. Je croyais que le droit de naissance revêtait une importance dépassant le mérite, que le poids de l’histoire familiale rehaussait, d’une certaine manière, ma propre existence. Il a fallu des siècles — et les flammes de l’Apothéose — pour comprendre que l’on ne reçoit l’héritage qu’une seule fois, mais qu’on le mérite chaque jour qui suit. »
Le grattement de ma plume me semblait dérisoire face au tonnerre de sa voix. Il se tenait avec élégance, distinction et grâce.
Je marquai une pause, la plume suspendue au-dessus du parchemin, une goutte d’encre s’accumulant à son extrémité. En me penchant en avant, ma manche frôla la flamme de la bougie. Je la retirai vivement du feu et esquissai un sourire ironique. « C’était prévu, cela faisait partie de l’entretien », dis-je en riant doucement. Je suis certaine qu’il a percé mon jeu à jour.
« Quel souvenir gardez-vous le plus vif de la mystérieuse maladie qui a frappé votre terre natale ? »
Sa voix se fit plus grave, assurée mais empreinte de lourdeur.
« Ce qui m’a le plus marqué, ce n’est pas la mort. C’est le silence qui l’a précédé. Le mal n’est pas arrivé comme une épidémie de fièvre ou de sang. Il s’est manifesté par une absence. Les gens qui, jadis, riaient sur les places du marché se mirent à parler à voix basse. Puis leurs voix s’éteignirent complètement, comme si une force invisible avait dérobé le son même de leurs poumons. Ils ne poussèrent pas de cris. Ils cessèrent simplement d’être. »
« Les vignobles où les ouvriers chantaient autrefois à l’aube sombrèrent dans un silence contre nature… Même les cloches de l’église semblaient étouffées… Des mères serraient contre elles des enfants qui ne pouvaient plus prononcer leur nom. Des pères plongeaient le regard dans les yeux des leurs et n’y trouvaient que l’épuisement, là où la vie avait autrefois brûlé. Les médecins cherchaient un poison. Les prêtres imploraient la miséricorde divine. Les nobles ordonnaient des quarantaines et brûlaient les champs dans un geste de désespoir. Rien n’y faisait. »
Il plissa légèrement les yeux, et ses mots tombèrent comme un verdict :
« Je ne réalisai pas que l’épidémie me menait vers Marënne. »
Je me figeai, la plume suspendue en plein tracé. Son nom était déjà inscrit avant même que j’ose le prononcer à voix haute.
« Qu’est-ce qui vous a attiré vers elle, cette nuit-là, et qu’a-t-elle vu en vous, selon vous ? »
Son regard se fit plus perçant.
« Au début, ce n’était pas l’attirance vers elle. C’était l’impossibilité. J’avais suivi la trace de l’épidémie jusqu’au cœur de la forêt, m’attendant à trouver des villageois mourants, des adeptes de cultes cachés où quelques poisons oubliés suintaiennt de la terre. Au lieu de cela, je trouvai une femme vêtue de noir, immobile sous le clair de lune, comme si elle attendait depuis des siècles. Le vent agitait les arbres. Pourtant, pas une seule mèche de ses cheveux ne bougeait. »
Elle me regarda sans surprise ni hostilité. Il n’y avait que de la reconnaissance, comme si elle avait déjà jaugé chacun des choix que je ferais, bien avant même mon arrivée. Je croyais avoir trouvé Marënne dans cette forêt. En vérité, c’est Marënne qui m’avait trouvé. Elle n’avait pas allumé le feu en moi ; elle l’avait simplement révélé et, d’un seul regard, elle avait compris qu’un jour, il me mènerait bien au-delà de sa propre ombre… jusqu’à la Source.
L’encre coulait lourdement tandis que j’écrivais son nom, les lettres tremblant sous ma main.
J’hésitai, la plume suspendue au-dessus du parchemin, le souffle court. La flamme de la bougie vacilla légèrement, comme si elle pressentait un non-dit.
« Vous décrivez votre transformation comme un rituel plutôt que comme un acte violent ; Quelle sensation cette mort plus douce a-t-elle procurée ? » {Je pensais en moi-même — comme si une mort douce pouvait exister.} Je redoutais d’entendre sa réponse.
Sa voix était posée, presque empreinte de tristesse.
« Cela ressemblait moins à une mort… qu’à une invitation à lâcher prise. Beaucoup imaginent l’Étreinte comme un acte de violence — une lutte, un ultime cri, une tentative désespérée de s’accrocher à la vie alors qu’elle s’échappe. La mienne n’avait rien de tel. Marënne ne m’a pas traqué. Elle ne m’a pas terrassé par la force. Elle m’a offert un choix. »
« Nous nous tenions sous la voûte d’arbres séculaires, là où la nuit semblait épargnée par le temps. Elle ne fit aucune grande promesse de pouvoir ou d’immortalité. Elle demanda simplement si je comprenais vraiment qu’il n’y aurait pas de retour en arrière possible. Je répondis par l’affirmative. En vérité, je ne comprenais rien. Le rituel débuta dans le silence. Je me souviens avoir entendu les battements de mon propre cœur s’éloigner peu à peu, jusqu’à ce qu’ils ne semblent plus être qu’un souvenir appartenant à quelqu’un d’autre. Marënne me regardait non pas avec triomphe, mais avec une tristesse empreinte de sérénité. »
« Être invité à lâcher prise… J’adore cette idée. C’est si profond », murmurai-je.
Ma plume grattait doucement le parchemin, l’encre s’accumulant sur les bords alors que je tentai de saisir ce battement de cœur mourant qu’il décrivait. Je revivais la scène en pensée.
Mon regard se posa sur la bougie ; sa flamme était stable, tout en semblant attirée vers lui. Je trempai à nouveau la plume, l’encre tachant le bout de mes doigts. J’avais tant de questions à lui poser, et chacune de ses réponses en soulevait une multitude d’autres. Son récit était captivant.
« Que vous a-t-elle appris, et qu’a-t-elle omis de vous enseigner ? »
« Marënne m’a appris à survivre à la nuit. Elle m’a enseigné la patience avant l’action, l’observation avant le jugement et le silence avant les paroles inutiles. Elle estimait que les plus grands prédateurs n’étaient pas ceux qui inspiraient la terreur, mais ceux qui passaient inaperçus jusqu’au moment où ils choisissaient de se révéler. C’est d’elle que j’ai appris la retenue. Elle m’a enseigné que la faim ne devait jamais prendre le pas sur la raison. Que l’immortalité ne se mesurait pas au nombre de siècles traversés, mais à la sagesse avec laquelle ces siècles étaient vécus. »
Elle m’a aussi enseigné la beauté. Non pas la beauté des visages ou des monuments, mais la beauté cachée dans la décrépitude — l’élégance des cathédrales abandonnées, la dignité des ruines oubliées et la vérité silencieuse que tout ce qui est mortel finit par retourner à la poussière. Elle m’a appris à marcher dans l’obscurité.
Ce qu’elle n’a pas réussi à m’apprendre…… c’est qu’il existe un feu capable de consumer la nuit elle-même. Mais, peut-être que cette leçon ne pouvait s’apprendre qu’en s’aventurant seul dans les flammes.
Je griffonnai frénétiquement, le parchemin se couvrant de lignes tachées d’encre, ma main me faisant mal à force de tenter de suivre ses paroles.
La flamme de la bougie s’étirait subtilement dans sa direction, attirée par la gravité de sa voix. J’enfonçai la plume plus fort dans le parchemin, sachant que je n’enregistrai pas seulement des mots, mais la fracture de l’éternité elle-même.
Je m’agitai sur mon siège, le silence me paraissant interminable. Ma voix était fragile lorsque je finis par demander, la plume tremblant entre mes doigts :
« Quand as-tu senti pour la première fois que l’immortalité, telle qu’elle était, ne te suffisait pas ? »
Ses paroles résonnèrent comme des chocs sur de la pierre.
« La prise de conscience ne fut pas instantanée. Elle s’installa lentement, telle une fissure qui se propage dans la pierre. À l’origine, l’immortalité était tout ce que j’avais imaginé. Chaque siècle apportait de nouveaux royaumes, de nouvelles idées, de nouveaux visages et de nouveaux mystères. Je croyais avoir échappé à la plus grande limite de l’humanité : le temps.
Mais le temps a cette fâcheuse tendance à révéler ses propres illusions. J’ai vu des générations naître et disparaître. Des châteaux se sont effondrés. Des empires se sont écroulés dans l’oubli. Des vampires qui avaient jadis juré fidélité éternelle se sont volatilisés, réduits en poussière ou en souvenirs. Et pourtant, je suis resté.
J’ai cessé de me demander combien de temps un vampire pouvait vivre et j’ai commencé à m’interroger sur le sens même de l’existence. La réponse à cette question m’a éloigné du confort des nuits sans fin et m’a conduit vers la promesse impossible murmurée par les légendes – le chemin qui, un jour, me mènerait devant la Source. »
La flamme vacilla, sa lumière s’affaiblissant un instant. Ma main trembla, l’encre s’accumulant à son extrémité.
« Continuons ? » J’ai posé la question, connaissant déjà la réponse, mais cherchant tout de même l’autorisation de continuer.
Deuxième partie: Des flammes et des hommes
La flamme de la bougie avait baissé ; la cire s’accumulait en une couche épaisse le long du bougeoir en fer. L’air était imprégné d’un léger mélange de fumée et d’odeur de pierre humide, comme si la pièce était restée scellée pendant des siècles. Mes doigts étaient ankylosés par l’écriture, l’encre tachant le bord de mes ongles, et pourtant je n’osais pas m’arrêter. La température chuta encore, le froid devenant si vif que ma gorge commença à se nouer. Chaque respiration devenait plus pénible à mesure que la brume se resserrait autour de moi ; le parchemin se troublait sous mon regard. Je desserrai mon col, me forçant à rester concentrée. La présence imposante d’un Diabolique en intimidait plus d’un, et je commençais à comprendre pourquoi.
Je lissai le parchemin. La fumée sembla s’épaissir, surgissant de nulle part. Je jetais un coup d’œil autour de moi, puis reportais mon attention sur lui. Il m’adressa un sourire mauvais. Tout aussi soudainement, la brume s’éclaircit et se dissipa.
Je pris une inspiration, la voix basse.
« Qu’est-ce qui vous a poussé à croire aux rumeurs concernant la Source ? »
J’hésitai, puis ajoutai : « J’avais moi-même entendu ces rumeurs. La Grande Source. Personne n’osait prononcer son nom — ni par révérence, ni par peur. Tout se disait à voix basse, comme si le simple son de ce nom risquait de réveiller quelque chose qu’il valait mieux laisser dormir. »
À l’instant même où je prononçai ce mot, la flamme s’éteignit brusquement, laissant place aux ténèbres. C’était théâtral, certes, mais c’est bien ce qui se produisit. Il la ralluma et fixa la flamme un long moment, le regard sombre.
« Ce n’est pas la rumeur qui m’a convaincu. C’est le silence qui l’entourait. Au fil des siècles, j’ai entendu d’innombrables légendes sur des reliques cachées, des dieux oubliés et des promesses d’une puissance inouïe. La plupart étaient clamées haut et fort par ceux qui désespéraient d’être crus. La Source, elle, était différente. Son nom n’était jamais proclamé. Il était murmuré.
« J’avais remarqué que les vampires les plus anciens changeaient brusquement de sujet dès qu’il en était question. Les textes antiques s’achevaient sur des pages manquantes. Des passages entiers avaient été grattés, comme si l’on craignait non pas que la vérité soit découverte, mais qu’elle survive. »
Il tendit la main vers la bibliothèque, en tira un parchemin déchiré et le déroula sous mes yeux.
« Plus je cherchais, moins je trouvais de preuves. Et cette absence devint, en soi, une preuve. Le premier murmure ne fut jamais colporté par un autre vampire. Il venait d’une source bien plus ancienne, résonnant à travers les pages oubliées, les rêves délaissés et les silences entre deux battements de cœur, jusqu’à ce que je finisse par confondre son appel avec mon propre désir. »
La pluie tambourinait sur le toit, régulière et patiente. Je bougeai, troublée, songeant à tout cela. L’entretien était captivant. Certains récits sont si convoités qu’il semble dangereux ne serait-ce que de les entendre. Je pris une inspiration et demandai :
« Quel fut l’endroit le plus éprouvant où votre quête vous a mené ? »
Il plissa les yeux.
« L’endroit le plus éprouvant ne fut ni une ruine maudite ni un champ de bataille oublié. Ce fut le lieu où je fus contraint de me confronter à moi-même. Bien avant d’atteindre la clairière où m’attendait la Source, mon chemin m’avait mené dans une forêt épargnée par le temps. Plus je m’enfonçais dans ses profondeurs, moins le monde ressemblait à la réalité. Les arbres s’élevaient à des hauteurs impossibles, leurs troncs noircis comme s’ils avaient survécu à un incendie qui n’avait jamais pris fin. L’air ne portait ni odeur ni son. Même les étoiles avaient déserté le ciel au-dessus de moi.
« Puis, les murmures s’élevèrent. Ils émanaient de mes propres souvenirs. Chaque regret que j’avais enfoui. Chaque échec que j’avais justifié. Chaque trahison que je m’étais pardonnée. Ils se dressaient devant moi tels des échos vivants, arborant des visages familiers et s’exprimant d’une voix que je ne pouvais faire taire. L’étape la plus sombre de mon périple ne m’a pas conduit à travers des terres hantées ou des royaumes oubliés. Elle m’a fait traverser les ruines de ma propre identité ; là, chaque pas en avant exigeait que j’enterre un nouveau fragment de l’homme qui avait entrepris cette quête. Ce n’est qu’en survivant à ce désert intérieur que je pus enfin me tenir face à la Source. »
Mes yeux s’embuèrent alors qu’un mince filet de fumée s’élevait en spirale, agité. Je ne savais dire si c’était la brume ou ses paroles qui me brûlaient. J’essuyai rapidement mes yeux, veillant à ne pas étaler l’encre. Ce parchemin allait devenir inestimable.
Une corneille frappa à la fenêtre, nerveuse, comme pour m’approuver. Je murmurai :
« Décris le moment où tu as compris que tu avais enfin trouvé la Source. »
Il se pencha dans le silence, imposant. Son regard descendit vers le parchemin, scrutateur, s’assurant que je notais chaque syllabe. J’acquiesçai.
« J’ai su que j’avais trouvé la Source parce que le monde lui-même s’était tu. Non pas le silence d’une forêt déserte, ni l’immobilité qui précède l’orage, mais un silence si absolu que même mes propres pensées semblaient hésiter avant de prendre forme. La clairière ne m’apparaissait pas comme un lieu attendant d’être découvert. J’avais le sentiment qu’elle avait toujours existé, dissimulée juste hors de portée de la perception, ne se révélant que lorsque j’avais accepté de tout perdre pour la trouver. »
La pluie ralentit, comme si le monde entier écoutait. Je déglutis, certaine qu’il avait entendu le bruit. La bougie vacilla, sa flamme s’amincissant l’espace d’un battement de cœur.
Une goutte de sueur glissa le long de ma tempe, me piquant l’œil. Je me forçai à poser la question :
« Que t’a révélé la Source sur ta nature ? »
Sa voix était assurée ; la flamme pencha imperceptiblement, comme pour lui rendre hommage.
« La Source n’a pas répondu à mes questions. Elle a révélé pourquoi je les posais. Lorsque je me suis tenu devant les flammes éternelles, je m’attendais à de la sagesse, à une prophétie ou à un ordre définissant ma destinée. Au lieu de cela, il n’y avait que le silence… et, au sein de ce silence, une voix qui semblait provenir de partout et de nulle part à la fois. Elle ne prononçait pas mon nom. Elle énonçait ma vérité.
« Elle m’a montré que j’avais passé des siècles à croire que je devenais quelque chose de plus grand, alors qu’en réalité, je me dépouillais couche après couche de mes illusions. Noble. Vampire. Apôtre. Fossoyeur. Chaque titre avait été réel, mais aucun n’avait jamais été complet. La Source a révélé que ma nature n’était jamais figée. Je n’avais pas été créé pour rester immuable. J’avais été créé pour me transformer. La Source ne m’a pas demandé d’abandonner mon passé. » Ils m’ont demandé de cesser de le vénérer. Lorsque la voix finit par s’éteindre, il ne me restait qu’une seule certitude : ma véritable nature n’est ni de régner, ni de conquérir, ni même de perdurer. Elle est de devenir — d’embrasser une transformation perpétuelle, de porter en moi les leçons de chaque vie que j’ai vécue et de veiller à ce que la flamme du Royaume brille d’un éclat plus vif parce que j’ai choisi de traverser le feu plutôt que de le fuir.
Je baissai les yeux vers le parchemin, puis je parlai doucement :
« Je comprends cela. J’ai moi-même porté bien des noms, et aucun ne m’a jamais semblé complet. Titres, masques, rôles… tout cela finit par s’effacer. Mais le changement, le devenir… c’était la seule chose qui me semblait réelle. C’est peut-être pour cela que les murmures de la Source m’ont atteint, eux aussi. Non pour me promettre le pouvoir, mais pour me rappeler que je n’étais pas destiné à rester immuable. »
Il m’observa en silence et, un instant, la flamme de la bougie pencha vers nous deux, comme pour saluer la gravité du moment.
Ma main trembla, laissant une tache d’encre s’étaler sur le parchemin.
La pluie redoubla d’intensité et les corbeaux se mirent à croasser de nouveau. Je demandai, la voix serrée :
« Qu’est-ce qui a été le plus dur : renoncer à vos origines, à vos souvenirs, à votre humanité ? »
Ses mots pesèrent sur moi avec la lourdeur de la pierre.
« Le plus dur ne fut pas de perdre mon humanité. Ce fut d’accepter que je ne pouvais plus en faire partie. Les souvenirs sont des choses étranges. Nous croyons qu’ils nous définissent, que chaque visage aimé et chaque promesse faite constituent le fondement de ce que nous devenons. Lorsque les flammes exigèrent mes origines, je m’attendais à ce qu’elles m’enlèvent ces souvenirs. Elles firent quelque chose de bien plus cruel : elles les laissèrent intacts.
« Je me souviens encore de la chaleur d’un soir d’été dans les vignobles du sud de la France. J’entends encore les voix de ceux qui ont façonné mes premières années. Je me rappelle encore l’homme qui envisageait l’avenir avec certitude plutôt qu’avec une perspective sans fin. Mais je m’en souviens comme on se souvient d’un rêve au réveil. Ils ne m’appartiennent plus. Je suis devenu le témoin de mon propre passé plutôt que son héritier légitime. C’était là le véritable sacrifice. Le plus grand sacrifice ne fut ni mes origines, ni mes souvenirs, ni même mon humanité. Ce fut de renoncer au droit de me définir par eux. Dès lors, j’ai cessé d’être l’homme que mon passé avait créé pour devenir le gardien de l’avenir que mes choix allaient forger. »
Je m’éclaircis la gorge ; ma voix brisa le silence.
« J’ai été humain, autrefois », admis-je doucement. « Je ne me souviens pas de grand-chose… mais le dernier coucher de soleil m’est resté en mémoire. La façon dont le ciel s’embrasait de feu et d’or, la façon dont la lumière s’accrochait à l’horizon comme si elle refusait de mourir. » « Ce fut la dernière fois que je sentis le monde me soutenir sans rien demander en retour. »
Il tourna son regard vers moi et, un instant, la pièce elle-même sembla se figer. Son silence n’était pas un rejet — c’était une reconnaissance.
La bougie grésilla, sa flamme s’amincissant en un filet tremblant. Je me penchai en avant, la voix à peine audible.
« Qu’est-ce que ça fait d’être défait et recréé dans les flammes ? »
Il ferma les yeux, et la chambre se pencha vers son silence. Le froid avait disparu, remplacé par une chaleur intense.
« Ce n’était pas une sensation de brûlure. Le feu consume de l’extérieur vers l’intérieur. Ces flammes ont pris naissance au cœur de mon être et se sont propagées à travers chaque souvenir, chaque certitude, chaque fragment d’identité que j’avais jamais considéré comme mien. Il n’y avait pas de douleur telle que les mortels la connaissent. Il y avait de la reconnaissance.
« J’ai vu les fondements de mon existence s’effondrer un à un. Mes triomphes se sont transformés en cendres. Mes échecs se sont transformés en cendres. Même le visage que je reconnaissais comme le mien semblait se dissoudre en braises emportées par un vent inexistant. Au début, j’ai résisté. J’ai essayé de m’accrocher à l’homme qu’on appelait Xander, au vampire façonné par des siècles d’expérience, à la conviction que je pouvais survivre aux flammes sans être transformé. Au moment où j’ai capitulé, les flammes n’ont plus ressemblé à une exécution. Elles sont devenues une forge. Chaque braise emportait une illusion. » Quand je suis enfin sorti des flammes, j’ai compris que rien ne m’avait été donné. Tout m’avait été révélé.
Je restai silencieuse…
Troisième partie: Le Fardeau de l’Éternité
On dit toujours qu’il ne faut jamais poser les questions dont on ne souhaite pas vraiment connaître les réponses.
Mais la faim rend fou même les immortels.
Non pas la faim des mortels, mais quelque chose de plus ancien, de plus froid, gravé dans les os. Une soif née de la peur elle-même. Nous craignons les réponses, et pourtant, nous ne pouvons nous empêcher de les rechercher. Dans Progeny, la peur et la faim sont sœurs ; l’une ronge, l’autre murmure.
Et dans cette chambre, aux murs suffocants et à l’air lourd comme une vieille fumée, cette faim se resserra en moi jusqu’à ce que je ne sache plus si je cherchais la vérité ou si j’invitais ma perte.
Je levai la plume. L’encre tremblait à la pointe, comme un avertissement.
Les questions suivantes auraient semé la terreur chez n’importe quel immortel,
non pas à cause de ce que je demandais,
mais à cause de ce que le diabolique Xander pourrait répondre.
Je n’aurais pas dû être là.
Je n’aurais pas dû poser la question.
Mais je l’ai posée quand même.
Les murs de la pièce me semblaient se refermer sur moi. J’avais l’estomac noué par une faim insatiable – non pas de nourriture, mais de ses paroles. Chaque réponse était comme un réconfort, chaque silence comme une famine. Ma main me faisait mal à force d’écrire, l’encre dégoulinant sur le parchemin, mais je continuai.
Je stabilisai la plume.
« Comment envisagez-vous le leadership au sein de la Progéniture maintenant que vous êtes au-delà de la mortalité ? »
Son regard était inébranlable.
« Être au-delà de la mortalité n’a pas simplifié le leadership. Cela l’a rendu plus lourd… Un Diabolique ne devrait jamais régner par la seule peur. La peur engendre l’obéissance, mais jamais la loyauté… Le leadership doit reposer sur la confiance, la cohérence et la responsabilité… Je ne me place pas au-dessus de la communauté parce que je suis au-delà de la mortalité. Je me tiens à ses côtés avec une obligation plus grande encore : porter ses fardeaux, préserver son héritage et faire en sorte que, lorsque l’histoire jugera mes actions, elle ne trouve pas un dirigeant avide de pouvoir, mais un intendant digne de la confiance placée en lui. »
Je ressentis le poids de ses paroles. Il était manifestement passionné par le sujet. La Progeny était un sujet qui me passionnait moi aussi. Je jetai un nouveau coup d’œil aux appartements. Je commençai à me sentir plus à l’aise, plus en phase avec les lieux, même si je n’aurais pas dû. On dit des Diaboliques qu’ils sont diaboliques. On ne sait jamais de quoi ils sont capables.
Sur cette dernière pensée, je trempai de nouveau la plume, l’encre tachant le bout de mes doigts.
« Comment voyez-vous le rôle du Diabolique dans le contexte politique actuel ? »
Sa voix était glaciale.
« Le rôle de Diabolique n’est pas un trône. C’est une responsabilité. Trop souvent, on confond pouvoir et autorité. Je vois les choses autrement. Un Diabolique existe pour préserver l’équilibre du Royaume, ses principes, et pour veiller à ce qu’aucune ambition individuelle ne compromette l’avenir collectif de la Progéniture. »
La pluie redoubla de violence et j’avalai ma salive pour lutter contre la douleur sourde qui me tenaillait la poitrine.
Une goutte de sueur perla sur mon front, laissant une trace sur le parchemin.
« Que pensez-vous que la communauté attend de vous, et qu’attendez-vous d’elle ?»
Son regard me transperça.
« Je crois que la communauté attend de moi que je dirige avec clarté, équité et conviction… Elle attend de la constance — non de la perfection — et la volonté de tenir bon même lorsque la voie est impopulaire… En retour, je demande l’honnêteté plutôt que la rumeur, la participation plutôt que l’indifférence, et le respect même en cas de désaccord… Je n’attends pas une loyauté aveugle. Une loyauté dénuée de réflexion a peu de valeur. J’attends le sens des responsabilités. De plus, en tant que Diabolique, je servirai toujours notre Source en priorité. »
Ma gorge se noua alors que je demandais :
« Quels changements ou quelles évolutions prévoyez-vous pour la Progéniture sous votre influence ? »
« Mon influence n’a pas pour but de remodeler le Royaume à mon image. Elle vise à renforcer les fondations sur lesquelles il repose. J’imagine une Progéniture où la loyauté se gagne par les actes plutôt que par les titres, où le savoir est préservé plutôt qu’oublié, et où chaque vampire comprend que l’immortalité est un privilège soutenu par la responsabilité. »
Le silence s’épaissit. Le bruit de la pluie qui s’apaisait juste à l’extérieur devint alors très audible : une goutte, deux gouttes, puis le silence. La pluie avait enfin cessé.
Je me penchai en avant, la voix à peine audible.
« Quelle part de vous-même montrez-vous au monde, et que gardez-vous caché ? »
Il sembla peser longuement cette question. Être un Diabolique, j’imaginais, était une tâche des plus ardues. Les émotions devaient être maniées avec précaution.
« Le monde voit un Diabolique qui n’hésite jamais, dont les paroles portent le poids du jugement et dont le regard ne trahit ni doute ni peur. Il voit de la discipline, de la maîtrise et l’assurance tranquille de celui qui a déjà accepté le prix de l’éternité. »
La fumée s’entremêla brièvement pour former un visage ressemblant au mien avant de se dissiper. Je l’observai pendant ce qui me parut être une éternité. Il répondait à tout sans hésitation. Rien ne lui échappait au cours de cet entretien.
La bougie grésilla, sa flamme s’amincissant en un filet tremblant.
« Quels symboles ou quelles images vous définissent désormais ? »
Sa voix était posée, empreinte d’assurance.
« Je suis défini par le langage de la flamme et de l’ombre. Mon sceau est le X ardent — une marque qui évoque à la fois mon nom et le franchissement de seuils. C’est le point où l’ancien moi meurt et où le moi éternel est forgé. Ce n’est pas simplement une lettre ; c’est une plaie refermée par le feu. »
J’aurais juré avoir vu le X luire faiblement dans la flamme de la bougie alors qu’il prononçait ces mots. Peut-être jouait-il avec la flamme pour me tromper. Ou bien mon imagination me jouait des tours.
Une goutte d’encre tomba sur le parchemin alors que je demandais :
« Que signifie le nom de Xander pour vous, après votre Apothéose ? »
« Xander n’est plus mon identité. C’est mon origine… L’homme nommé Xander est mort dans l’incendie. Le nom a perduré… car l’éternité se souvient de ses débuts. »
Un frisson me parcourut l’échine tandis que ses paroles se déposaient dans la pièce comme de la cendre. L’homme nommé Xander — disparu, consumé, réduit à une origine plutôt qu’à une identité. Je sentis le poids de cette vérité peser sur mes côtes. Une chose était de parler d’immortalité, une autre de faire face à quelqu’un qui avait dépassé ce stade même.
Un instant, la lueur de la bougie faiblit, comme si la flamme elle-même lui rendait hommage.
Je déglutis, la plume tremblant dans ma main. J’avais posé la question, mais je n’étais plus certaine de vouloir entendre la réponse suivante. Il y avait une différence entre interroger un immortel et se retrouver face à quelque chose qui avait transcendé le concept même de la mort.
Pour lui, l’éternité n’était pas un simple mot.
C’était une condition.
Un état.
Un verdict.
Et manifestement, la Source avait choisi le Xander diabolique —
Et l’on comprenait aisément pourquoi.
Je m’efforçai de garder une voix assurée.
« Comment définissez-vous l’éternité, maintenant que vous avez dépassé l’immortalité ? »
« L’immortalité n’est que l’absence de mort. L’éternité est l’absence de fin… Jadis, la mort représentait la certitude ultime. L’immortalité a balayé cette certitude. L’éternité a supprimé jusqu’au besoin de s’en soucier. »
De la sueur perla de nouveau sur mon front. Faisait-il chaud ici, ou mon esprit me jouait-il des tours ?
« Si vous pouviez parler à l’homme que vous étiez avant les flammes, que lui diriez-vous ? »
Sa voix tomba en un murmure qui sembla ramper sur la pierre.
« Je lui dirais de ne pas craindre les flammes. Je lui dirais qu’il se trompe. Le feu ne consume pas les dignes, il les révèle. »
Un corbeau solitaire frappa faiblement à la fenêtre, puis disparut dans la nuit. Comme si l’enfer portait un message. Pourtant, j’étais en mission.
Ma plume tremblait dans ma main, l’encre frémissant avec elle.
« Que dirais-tu à un vampire qui cherche la Source ? »
Il me lança un regard perçant, comme si je n’aurais pas dû prononcer ce nom.
« Je leur dirais qu’en fin de compte, ce n’est pas le vampire qui cherche la Source, mais la Source qui s’insinue en vous et vous y guide lorsqu’elle vous a choisi. Si vous cherchez la Source, posez-vous une question avant de faire le premier pas : es-tu prêt à perdre tout ce qui te fait croire que tu le mérites ? Ne cherche pas la Source par soif de pouvoir. Le pouvoir s’estompe. Tu échoueras rapidement. »
Ces mots me blessèrent. Ils étaient puissants, en effet. « De bons conseils ! » m’écriai-je.
Ma plume resta abandonnée, l’encre se mêlant au parchemin, comme si elle aussi avait cédé sous le poids des paroles prononcées.
Je me relevai, la pierre sous mes pieds froide et inflexible. Un froid vif avait remplacé cette chaleur ardente. La faim persistait en moi – non pas la faim mortelle, mais cette soif insatiable qui caractérise notre espèce. Ses récits m’avaient comblé et vidé à la fois.
Je baissai la tête.
« Merci… pour votre temps, et pour les histoires que vous m’avez racontées. »
Pour la première fois, son regard se détourna et sa voix s’adoucit – tout en conservant la même inéluctabilité que le fer.
« Et je vous remercie… de m’avoir écouté. D’avoir porté l’écho dans la nuit. »
Je me tournai vers la porte. Ses gonds de fer grinçant lorsque je l’ouvris, le couloir s’étirant devant moi comme une gorge de pierre. Mes pas résonnèrent, chacun aussitôt absorbé par les murs.
Derrière moi, sa voix s’est éteinte, basse et régulière, me suivant dans l’obscurité :
« Merci… »
La porte claqua !.




